Article

L’AVENIR DU PROTESTANTISME ÉVANGÉLIQUE
EN FRANCE
À L’AUBE DU IIIe MILLÉNAIRE
Henri Blocher

Revue Réformée N° 208 (Juin 2000)

Ceux qui étaient réunis avec lui l’interrogèrent en ces termes: Seigneur, est-ce en ce temps-là que tu restitueras le Royaume à Israël? Il leur dit: Il ne vous appartient pas de connaître les temps et les moments que le Père a fixés de sa seule autorité; mais, le Saint-Esprit venant sur vous, vous recevrez de la puissance et vous serez mes témoins et à Jérusalem, et dans toute la Judée et Samarie, et jusqu’au bout de la terre. (Actes des Apôtres 1:6-8)

 
Prédire à long terme est trop facile. Qui pourrait donc réfuter? Si les événements eux-mêmes s’en chargent, ce sera trop tard pour que quiconque se rappelle cette prestation... Le difficile, c’est de prononcer une parole qui garde du poids et du sens!
 
Pour lester le discours de quelque sérieux, de quelque consistance, il faut procéder avec méthode. Il n’est pas question, bien sûr, que nous rejoignions le chœur des pythonisses, cartomanciennes, astrologues, nostradamistes et autres Paco Rabanne. Deux voies s’ouvrent à nos démarches, qu’évoquent les deux mots prophétie et prospective.
 
Les prophéties des Ecritures offrent la seule révélation certaine de l’avenir, mais elles ne nous tracent que les grandes lignes, et ces lignes elles-mêmes ne se repèrent pas toujours très facilement. Elles s’accompliront – mais nous n’en savons pas «les temps et les moments» (Ac 1:7), les délais et les dates, et l’histoire est capable de longs méandres. Si la conclusion que nous en tirons est plutôt pessimiste pour le monde et pour l’influence qu’y exercera l’Evangile, le tableau reste complexe: le bon grain doit croître en même temps que l’ivraie; les sinuosités du cours prévu par Dieu ne permettent pas d’exclure de belles améliorations temporaires. Nous n’attendons pas, avouons-le, mais pas du tout, que le IIIe millénaire aille à son terme: les capacités techniques de l’humanité ont atteint une telle échelle que la proportion du «tiers» de la destruction apocalyptique nous soulagerait presque, face au scénario d’une guerre nucléaire anéantissant les 99%, cela ne peut pas durer tellement plus; les moyens de persécution et manipulation mentale s’accroissent semblablement, et Dieu abrégera les jours, à cause des élus; et le signe d’Israël, après une latence de plus de dix-huit siècles, doit au moins signifier que «l’été» du Fils de l’homme est proche.
 
Les prophéties ecclésiales, faillibles même quand elles sont authentiques, comme celle d’Agabus, pourraient dévoiler l’avenir. Elles méritent un accueil aussi respectueux que vigilant1. Il semble, cependant, que les seules prédictions assez précises pour qu’on les vérifie, pourvues de repères chronologiques – parmi les prophéties généralement reçues, concernant l’avenir des nations ou du monde – se soient assez peu réalisées au cours des dernières décennies.
 
La prospective est une extrapolation systématique fondée sur l’analyse des tendances du présent, de celles qui paraissent «prometteuses». C’est un travail d’experts. Comme chacun sait, les experts sont toujours à leur aise quand ils démontrent après coup que les choses ne pouvaient pas se passer autrement qu’elles se sont passées; avant, il ne faut pas trop en demander... S’ils savaient, ils feraient vite fortune en Bourse, et ça se saurait! Taquinerie mise à part (car leur travail reste utile et fructueux), nous n’avons pas la compétence voulue pour nous risquer sur leurs plates-bandes. Non sans dépendre parfois de la vulgarisation de leurs hypothèses, nous devrons nous contenter d’une prospective d’amateur, intuitive, sans prétention scientifique. C’est ainsi que nous mêlerons la description de développements possibles et les exhortations d’un théologien engagé.
 
La précision «en France» appelle encore un commentaire introductif. La restriction de cadre (pour que le sujet reste maniable) n’empêche pas la question de sourdre: certains pronostics sur l’avenir du protestantisme évangélique ailleurs dans le monde pourraient-ils valoir également pour notre cher et vieux pays? Le théologien luthérien allemand Wolfhart Pannenberg s’est, paraît-il, prononcé: au XXIe siècle, il n’y aura plus que deux sortes de chrétiens, les catholiques romains et les évangéliques2. L’Argentin José Míguez Bonino, de grande réputation œcuménique, écrit: «J’ose déclarer que l’avenir du protestantisme latino-américain sera évangélique ou ne sera pas.»3
 
Faut-il redouter, à cet égard, l’«exception française»? Il n’est pas permis, en tout cas, de se rassurer trop vite. La croissance remarquable du protestantisme évangélique en France dans la seconde moitié du XXe siècle – en gros, il a quadruplé – s’est opérée en grande partie parmi les couches de la population les plus récemment implantées. Si l’on considérait les seuls Français de souche «hexagonale», on ne serait pas loin de la stagnation: la sensibilité française, avec son tour critique et sa réserve devant l’engagement, son hyper-vigilance «cartésienne»4, reste étonnamment résistante à l’évangélisation.
 
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Ces approches ménagées, quatre relations paraissent déterminantes pour le sujet: celles que le protestantisme évangélique entretient avec la «postmodernité» (ou, comme nous proposons de dire, «modernité-post»); avec le mouvement charismatique; avec le catholicisme romain; et, finalement, avec l’islam en France. Nous les examinerons tour à tour.
 
A) Le protestantisme évangélique et la modernité-post
 
Chrétiens évangéliques, nous ne sommes pas retirés du monde, et c’est ainsi que le Seigneur l’a voulu (Jn 17). Nos Eglises sont affectées par l’environnement matériel et humain. Notre avenir se déroulera dans le contexte de la postmodernité que nous préférons appeler modernité-post pour mieux montrer qu’elle prolonge plus qu’elle n’abolit la modernité5. Elle semble représenter une constellation socioculturelle durable plutôt qu’une mode superficielle et passagère – on peut aussi la nommer modernité décadente, ou basse (certains disent curieusement «high modernity», mais on parle de la basse antiquité), ou tardive, voire pourrissante, si on se rappelle l’alternative selon Jean Brun: «Dictature ou pourriture».
 
La modernité-post attise jusqu’à l’incandescence suicidaire l’individualisme moderne: ainsi démontre son plus éloquent prophète, Gilles Lipovetsky, dans sa trilogie L’Ere du vide, L’Empire de l’éphémère et Le Crépuscule du devoir. Elle célèbre le pluralisme et favorise ce que les sociologues appellent anomie. Deux métaphores en sont fort suggestives: celle de l’aéroport, développée par Harvey Cox6, le lieu du mouvement perpétuel où se croisent sans se connaître les millions cosmopolites, au gré de la technique et de l’informatique, le lieu, aussi, où circule et règne l’argent; la seconde vient de Jean Baudrillart et choisit l’écran de télévision comme icône de ce temps: champ électronique d’images en perpétuelle oscillation, sans consistance ni contours7.
 
Parmi les traits de la modernité-post qui intéressent notre propos, on relève généralement le discrédit que subissent les institutions «vénérables» – le mot même de «vénérable» suggère la plaisanterie tant la vénération est devenue une attitude étrangère, quasiment antédiluvienne. L’autorité des institutions (justice, école, armée, Eglise traditionnelle...) est l’analogue de la paternité: jamais monde ne fut plus œdipien que le nôtre, qui exécute le meurtre du père sous la forme de la dissolution de l’autorité institutionnelle constamment tournée en ridicule, idéologiquement contestée, concrètement bafouée, tandis que le public glorifie le «rebelle». Ce meurtre se fait au profit du primat de l’économie, dont l’empire s’est étendu, d’où le nom de «société de consommation» souvent prononcé. Nous suggérons qu’on serait plus lucide en disant «société de convoitise», car la convoitise est le ressort de la consommation, et la place qu’a prise la publicité comme activité industrielle et comme détermination des conduites et de l’environnement est réellement prodigieuse! Il va sans dire que l’évolution en cause comporte des aspects positifs dont nous nous passerions avec peine: la société de convoitise est société d’abondance, par comparaison avec toutes celles qui ont existé; quant aux institutions «paternelles», elles se sont montrées au cours de l’histoire, et particulièrement de la modernité, lourdement oppressives et férocement répressives – le «père» pécheur en fait souvent assez pour mériter qu’on le tue! Le système stalinien (Staline était le «petit père du peuple») fournit une illustration de cette modernité que démantèle la modernité-post. Mais l’horreur ne rend pas légitime horreur opposée.
 
On observe simultanément une tendance réductrice, un appauvrissement psycho-spirituel. Il semble bien que la participation à la vie culturelle du plus grand nombre se réduise quant à la gamme des intérêts, la diversité des niveaux, le renouvellement qualitatif (par opposition à la répétition stéréotypée): la recherche d’émotion brute, dont l’intensité seule fait la valeur, supplante la culture d’expériences nuancées qui font jouer ensemble l’intelligence, le sens esthétique, l’imagination, la mémoire. Certes, l’accès à de telles expériences est plus largement ouvert qu’autrefois et les individus qui le veulent, moins prisonniers de leur lieu social, peuvent plus facilement en profiter, mais la masse de nos concitoyens n’en fait pas la démarche et leur culture s’appauvrit comparée à la culture populaire de jadis. Le psychanalyste Tony Anatrella s’alarme aussi d’une construction du psychisme moins élaborée, moins étayée (d’où la fragilité nouvelle de la postadolescence). Cette réduction a peut-être pour contrepartie la promotion du corps; seul le corps paraît conserver un fort coefficient de réalité et devient la référence dominante.
 
La famille, valorisée comme le refuge contre l’anonymat et le stress, se trouve de fait attaquée dans sa structure et sa cohésion. Il n’y aurait pas tant de familles «recomposées» s’il n’y en avait pas eu autant, auparavant, «décomposées». Les facteurs de libération individuelle et fragilisation institutionnelle, dont nous croyons les effets en grande partie négatifs pour les enfants, sont fort divers. A coup sûr, la révolution des mœurs en matière de sexualité a beaucoup compté: ce qui s’est passé, dans ce domaine, en une génération (depuis le milieu des années 1960) paraît sans précédent. Jamais les valeurs de référence, dans le discours social dominant, n’ont changé si vite pour un si grand nombre. Les effets sur la construction de la personnalité sont incalculables.
 
Peut-on attendre, dans les décennies qui viennent, un retour de balancier? L’histoire présente des oscillations pendulaires, par exemple du laxisme au rigorisme dans les mœurs. La modernité-post va-t-elle inverser son cours? Peut-être verra-t-on quelques corrections mineures, mais un changement marqué de la trajectoire semble peu probable. Les causalités lourdes, conditions économiques, émergence de nouvelles techniques, ont joué un rôle déterminant et pèsent toujours de la même façon. Une seule révolution majeure est envisageable, sans être, heureusement, certaine: un renversement de la démocratie pluraliste en totalitarisme ultramanipulateur. Celui-ci trouverait toute prêtes les techniques qu’il lui faudrait. Surtout, des personnalités immatures, sans épine dorsale et courage moral, sans discipline et disposition au sacrifice, ne pourraient pas faire barrage. Le basculement serait facile. L’autoritarisme qui s’instaurerait serait plus maternel que paternel: l’Etat ressemblerait à la «géante de la nursery», non pas tant Big Brother que Big Mother.
 
En même temps, la thèse de l’ethnologue Georges Devereux nous avertit: toute société est travaillée par des forces contraires à celles qui se manifestent avec le plus d’évidence, comme par l’effet de mécanismes d’équilibration8. On l’observe dans la modernité-post: la recherche de l’opposé constitue une composante non négligeable. L’individu voudrait franchir les limites de son moi9 et se fondre dans la chaleur communautaire; une aura magique nimbe le «relationnel». L’inquiétude éthique suscite d’innombrables «comités». La soif de spiritualité regonfle les rangs intégristes ou fait la fortune des gourous. Les «Nouveaux Mouvements Religieux» réalisent d’habiles compromis entre les tendances antagonistes: extrêmement modernes-post à certains égards, et juste contraires à d’autres10.
 
Dans cette situation, se hasardera-t-on à prévoir, le protestantisme évangélique sera durement tenté. La pression de l’environnement social sera si lourde qu’elle le poussera à deux formes d’esquive, également ruineuses: la concession et le repli. Les caractères spécifiques que l’histoire lui reconnaît sont ceux-là mêmes que la modernité-post rejette: la structure d’autorité, une autorité de style paternel exercée par la Parole de commandement et d’instruction; la centralité de la faute et de son expiation, au cœur du sens biblique de la croix du Christ11; la discipline morale, en particulier sexuelle et matrimoniale. La tentation du compromis sera forte, qui réduirait la pression ou tension par glissement mondanisateur. Et aussi bien, celle du retrait «sectaire» dans la coquille protectrice, qui réduirait la tension par la mise à distance. La vocation, c’est de tenir le cap entre les deux écueils, en ramant à contre-courant... Rappelons-nous que le protestantisme évangélique en a vu d’autres!
 
Selon que la société reste en proie aux contradictions, la situation est aussi occasion à saisir, kaïros à «racheter» (Ep 5:16). Le protestantisme évangélique pourra faire figure d’antidote et être apprécié comme tel – dans la mesure où les tendances dominantes éveillent leurs contraires. Les autres recours éventuels, les autres rameaux de la chrétienté, risquent de démissionner; le protestantisme évangélique pourrait constituer le contre-pôle.
 
La condition, cependant, sera qu’il sache s’adapter sans s’adultérer. Et pour y parvenir, il est indispensable qu’il soit uni et garde en souplesse le sens des proportions. Pour être ferme sans être fermé, il lui faudra distinguer entre la forme et le fond, le langage et la doctrine (comme dans l’Ecriture elle-même les langages sont divers pour une doctrine homogène, symphonique), l’essentiel et le secondaire. Le protestantisme évangélique français bénéficie d’un héritage favorable dans ce sens: il a l’avantage d’être plus uni (ou moins divisé) que celui d’autres pays, plus ferme et moins bloqué. C’est le legs de la collaboration d’un Emile Doumergue et d’un Ruben Saillens à la tête de l’Union des chrétiens évangéliques, puis du Groupe du réveil de Gardonnenque et de l’Institut de Nogent, de la restauration de l’Alliance évangélique avec Jean-Paul Benoît, Jules-Marcel Nicole et d’autres, de l’entreprise d’Ichthus, du soutien mutuel des deux facultés évangéliques (Aix-en-Provence et Vaux-sur-Seine). Rien n’est pourtant gagné d’avance! L’union est un combat!
 
B) Le protestantisme évangélique et la sensibilité «charismatique»
 
Le discernement de l’essentiel revêt la plus haute pertinence dans la relation du protestantisme évangélique et de la «mouvance» ou «sensibilité» dite charismatique. Relation ne veut pas dire extériorité! Pour une large part, la sensibilité en cause se loge à l’intérieur du protestantisme évangélique et, si on la considère dans tout son rayonnement, elle affecte nombre d’Eglises qui ne sont pas cataloguées comme «charismatiques».
 
L’histoire, avec le recul nécessaire, pourrait bien traiter du mouvement charismatique comme du fait majeur pour le christianisme en France depuis 1965-1970. «Tremblement de ciel», selon la jolie formule d’un journaliste de L’Express! S’il n’a peut-être plus le même élan conquérant que naguère, il gagne encore. Il convient d’en parler après avoir considéré la modernité-post car certaines affinités sont indéniables: individualisme et dissolution euphorique de l’individu, promotion du corps, accent sur la libération, recherche de la sensation agréable; la place que tient la musique rythmée symbolise la convergence, et l’on note la nette différence avec le vétéro-pentecôtisme, celui de la «première vague». Le théologien James I. Packer décrit en détail la parenté qu’il observe:
 
Du point de vue de la culture, le mouvement charismatique se montre enfant de notre époque, avec son anti-traditionalisme, son anti-intellectualisme, son exaltation romantique des sentiments, son goût de l’excitation forte, son souci narcissique de la santé physique et du bien-être psychique, sa préférence pour la musique «folk» marquée par un lyrisme brut, son choix délibéré de la décontraction, du spontané. A tous ces égards, le renouveau renvoie son propre reflet à la fin du XXe siècle occidental12.
 
Le constat et le début d’interprétation ne posent en aucune façon un jugement de valeur, un jugement sur la fidélité à l’aune de l’Evangile. Du tremplin qu’ils offrent on peut «sauter» à gauche ou à droite. On peut se réjouir que l’Esprit ait suscité une forme résolument contemporaine pour la communication du message inchangé, si bien qu’il parvient jusqu’aux hommes, femmes, jeunes, là où ils sont et tels qu’ils sont. On peut, au contraire, redouter que l’adaptation de la forme n’altère le fond et penser que les expressions culturelles adoptées ne sont pas neutres du point de vue spirituel, que l’attrait exercé devient bien davantage celui de la batterie et de l’ambiance et du bien-être ressenti que celui de la Vérité. On peut évaluer les faits dans les deux sens, et probablement serait-il juste de le faire dans les deux à la fois: de mettre ainsi en lumière les chances et les risques, les bénédictions et les tentations spécifiques.
 
Le mouvement charismatique a sans doute de l’avenir. Il a déjà duré trop longtemps, avec des fruits trop incontestables, pour qu’on le prenne pour une simple mode excentrique et superficielle. Il nous semble, selon l’analogie d’autres réveils, qu’il devrait consolider ses structures, en se dotant des organes de la stabilité, et nous ne serions pas surpris qu’il invente des formes institutionnelles originales. Il devrait encore davantage prendre ses distances de groupes d’allure sectaire qui exploitent les mobiles les plus douteux (faisant de la piété une source de gain) et portent atteinte à la foi chrétienne historique, surtout sur la Trinité. Une frange, cependant, dont nous ne pouvons pas deviner l’importance, risque de s’épuiser dans la course perpétuelle à la nouveauté excitante, mais, dans cette voie, la dégénérescence spirituelle devrait devenir manifeste.
 
Au sein du protestantisme évangélique, les charismatiques garderont probablement une identité distincte, même si les différences tendent à s’amenuiser. Il serait désastreux que des écarts de second rang empêchent une franche collaboration. Selon tous les critères qu’il est juste de considérer, la coopération, dans la durée, est possible; dès lors l’appel de Dieu mobilise dans ce sens ses filles et ses fils.
 
Que dire, alors, au sujet de la part catholique, fort majoritaire, du mouvement charismatique français? La question du rapport au catholicisme est inéluctable.
 
C) Le protestantisme évangélique et le catholicisme romain
 
On n’en peut guère douter: c’est vis-à-vis de l’Eglise catholique romaine que le protestantisme évangélique s’est défini. C’est le rapport d’origine: le protestantisme évangélique s’estime l’héritier légitime de la Réforme, qui s’est voulue réformation de l’Eglise en sa condition précédente; or celle-ci a perduré, grosso modo (c’est-à-dire: nonobstant les modifications intervenues, heureuses et malheureuses), dans le grand corps soumis à la juridiction de Rome. Le poids démographique du catholicisme français et son rôle prépondérant dans la culture ont contraint les évangéliques à se situer en fonction de lui. Le recrutement de beaucoup d’Eglises évangéliques renforce le phénomène: nombre de leurs membres sont d’anciens catholiques, qu’une expérience décisive de la grâce de Dieu a fait changer d’affiliation confessionnelle. Ces données expliquent l’effet déterminant du rapport au catholicisme romain pour l’identité évangélique française; et d’autres facteurs, plus cachés, ne sont pas exclus. Or ce rapport s’est extraordinairement modifié depuis quarante ans. Ce qui s’affichait comme un simple aggiornamento (une mise à jour) a pris les dimensions d’un bouleversement du paysage, pour l’Eglise romaine entière et tout spécialement pour les relations avec le protestantisme.
 
Quel avenir se dessine-t-il pour le catholicisme actuel? Sa diversité défie l’analyse. Après le «dégel» conciliaire, l’ivresse de la liberté et de l’ouverture au monde a conduit à une prolifération de tendances éclatées et à un déclin sociologique aux allures de catastrophe: en France, le nombre d’ordinations sacerdotales est passé de 1649 en 1947 à 111 en 1980, avec vieillissement corrélatif du clergé13. Aux angoisses de Paul VI14 a succédé la reprise en main, voire la remise au pas, habile et persévérante, par Jean-Paul II. Difficile, elle n’est pas achevée. La question qui hante les esprits est celle du pape suivant. Qui ou que sera-t-il? Le Jean XXIV que Hans Küng appelle de ses vœux? Un Jean-Paul III? Un Pie XIII paraît fort peu probable, de même que l’audace suprême que serait Pierre II, mais sait-on jamais? Paul VII n’est pas totalement exclu, ou un Benoît, un Clément, pour changer!
 
En France, le grand déclin semble enrayé: des gains compensent l’érosion sociologique toujours à l’œuvre et permettent une certaine stabilisation. Le nombre des ordinations, depuis 1980, oscille généralement entre 100 et 150, et c’est un bon indicateur. Parmi les facteurs de redressement (si le mot n’est pas trop optimiste), on discerne d’abord le renouveau charismatique, puis l’intégration d’un courant «traditionaliste» après son renoncement au schisme intégriste15, et, globalement, le savoir-faire des responsables majeurs, théologiquement situés au «centre gauche».
 
Le protestantisme évangélique devrait, dans l’avenir, faire alliance avec les «conservateurs modérés» dans l’Eglise catholique et avec les charismatiques, en tout cas les plus «bibliques» d’entre eux (comme le Chemin Neuf). Les convergences sont indéniables, et le processus est bien amorcé, même s’il ne va pas aussi loin que le Evangelicals and Catholics Together des Américains: en particulier sur le front éthique, ou dans la promotion de la Bible – les expositions bibliques impliquent de plus en plus la collaboration. Il ne faut pas ignorer, cependant, que le rapprochement peut accentuer la concurrence. Des écarts sérieux subsistent et subsisteront sans doute: outre la question du lien à Rome, les oppositions restent vives sur les sacrements et sur l’évangélisation, sur sa pratique (avec le scandale, pour les catholiques, du prétendu «prosélytisme») et sur son message, le sens rédempteur de la croix du Christ surtout16.
 
D) Le protestantisme évangélique et l’islam en France
 
L’évangélisation, si elle se déploie, rencontre l’islam... Le rapport à l’islam paraît le quatrième déterminant de l’avenir du protestantisme évangélique en France. On ne peut pas ignorer une communauté, religieusement marquée, de cinq millions de personnes, au bas mot. On le peut d’autant moins que la conviction y est en hausse, devenue très forte au sein d’une minorité, certes, assez réduite mais agissante.
 
La force de la conviction islamiste, et même plus largement musulmane, a quelque chose de fascinant, et elle fascine d’ailleurs certains intellectuels de souche française (à la Garaudy). Elle n’est pas facile à bien interpréter. On peut y voir une réaction à la sécularisation et à ses effets avilissants sur la vie humaine, réaction qui se combine avec le désir identitaire de revanche sur le siècle colonial (l’humiliation d’avoir été assujettis, pour des pays à l’éclatant passé dominateur, reste une blessure douloureuse). On peut remarquer comme une affinité entre la simplicité grandiose de la foi et du culte musulmans et la simplification réductrice de la psuchè moderne-post, telle que nous l’avons évoquée. La passion qui s’investit dans le débat sur la place de la femme et son symbolisme suggère que des racines inconscientes, liées à la sexualité, pourraient être détectées. En tout cas, on observe que la conviction islamiste fournit un contre-pôle à la détérioration anomique des zones où vivent en forte proportion des populations récemment immigrées. Il est possible que les tout premiers indices d’un reflux de l’intégrisme soient en train d’apparaître, mais l’islam convaincu jouera sans nul doute un rôle important dans l’avenir de la société française.
 
Il n’est pas exclu que le protestantisme évangélique et l’islam français se rejoignent dans certains combats de salubrité morale: ils ont commencé de s’allier dans leur mobilisation contre le PACS. Dans leurs rangs on observe de semblables réactions de dégoût devant la culture du blasphème si présente au cinéma et dans les médias – l’exploitation de thèmes sacrés pour les croyants, délibérée, systématique, pour que le scandale fasse de la publicité et le producteur se fasse davantage d’argent. Mais de fortes divergences demeurent dans d’autres secteurs de l’éthique, sur le recours à la violence, par exemple, et sur les libertés individuelles, particulièrement en matière religieuse.
 
Car le premier rapport du protestantisme évangélique à l’islam sera celui du témoignage missionnaire. Le musulman, à raison même de son sérieux moral et de son désir de soumission à Dieu (cf. Rm 10:2), est d’abord le destinataire de la Bonne Nouvelle du salut gratuit et de la vie éternelle; le vœu et l’objectif du protestant évangélique ne peut être que la rencontre du musulman avec celui qu’il honore comme Sidi Issa mais dont il n’a qu’une image tronquée et déformée, qu’il doit découvrir et recevoir comme son Seigneur et son Sauveur. Il est possible que les évangéliques soient les seuls chrétiens à rendre le témoignage de l’Evangile aux musulmans. Qu’ils doivent rencontrer une vive opposition, et même violente dans les mots et les actes, est probable. En même temps, beaucoup de musulmans apprécieront de trouver un interlocuteur chrétien «consistant», net et ferme; on peut espérer que naisse et s’approfondisse le respect, voire l’estime, réciproque. Il sera bon qu’ils entendent la réaffirmation sans équivoque du monothéisme strict (c’est l’un des «ingrédients» du dogme trinitaire!) alors que tant de théologiens de la chrétienté flirtent, d’une façon qui nous blesse autant que les musulmans, avec le trithéisme ou, comme ils disent, le «panenthéisme»17.
 
Pour que l’évangélisation traverse les barrières des préjugés et puisse atteindre les musulmans, il faudra qu’un point névralgique soit clarifié. Tant que l’image du protestantisme évangélique se confondra plus ou moins avec celle du sionisme (le phénomène politique), une réaction passionnelle a priori bloquera tout accès dans les populations solidaires du monde arabe – chrétiens compris, d’ailleurs. Nous concluons, pour notre part, de l’étude des prophéties, que Dieu a en réserve un avenir particulier pour «l’Israël selon la chair»: qu’il «restituera le Royaume à Israël» (Ac 1:6, le Royaume de Dieu dont Jésus entretenait ses disciples, v. 3, et qui a été «enlevé» aux représentants officiels de la nation, Mt 21:43, pour le donner à la «nation» qu’est l’Israël de Dieu); nous croyons qu’une conversion massive se produira, selon l’analogie des plus grands réveils, et nous supposons que le rassemblement (partiel) opéré au XXe siècle prépare l’accomplissement de cette promesse. Mais ce n’est pas à nous de «connaître les temps et les moments», et les sinuosités éventuelles du plan de Dieu, pour tirer un choix politique des prédictions de la Bible. Surtout, nous savons que Dieu emploie sans les excuser les œuvres des méchants dans la réalisation de ses desseins: nous n’avons pas à soutenir et justifier l’oppression et l’injustice, d’où qu’elles viennent.
 
Le Royaume, dans sa définition de Romains 14:17, vient pour Israël. Le Royaume dans sa manifestation visible, sa plénitude intérieure et extérieure, vient ensuite et bientôt pour l’Eglise et le monde. En attendant la puissance du séjour des morts ne prévaudra pas contre le troupeau du Bon Berger, que nul ne ravira de sa main. L’assurance du protestantisme évangélique à l’aube du IIIe millénaire, c’est qu’il a un avenir et que l’avenir de cet avenir, infailliblement certain, n’est autre que la Gloire du Royaume!

1 * H. Blocher est professeur de théologie systématique à la Faculté libre de théologie évangélique de Vaux-sur-Seine. Cet article reproduit la causerie qu’il a donnée, le samedi 9 octobre 1999, à l’occasion du 25e anniversaire de la Faculté libre de théologie réformée d’Aix-en-Provence.

Voir le n° 72 de Hokhma, 1999, avec, entre autres articles, notre «La place de la prophétie dans la pneumatologie», 94-108.

2 D’après le service de presse Idea. Pannenberg, l’un des trois ou quatre théologiens les plus fameux du demi-siècle, ne se range pas lui-même parmi les évangéliques (il rejette, par exemple, la naissance virginale), même s’il se rapproche d’eux sur certains points.

3 Dans son livre Rostros del Protestantesimo Latinoamericano, comme trad. par Eugene L. Stockwell, Faces of Latin American Protestantism (Grand Rapids: Eerdmans, 1997, orig. 1995), 46. Le passage montre qu’il emploie ici «évangélique» au sens particulier et non pas au sens large de «protestant».

4 Comme la décrit si finement André Glucksmann, Descartes c’est la France (Paris: Flammarion, 1987). Son analyse sait mettre en rapport la méthode cartésienne, le fait que la France est le seul pays où la Réforme ait eu un si grand succès pour être ensuite réprimée (d’où le traumatisme des guerres de religion), et l’autre fait que la France est le premier pays qui ait largement pratiqué la contraception, bien avant l’invention des techniques modernes.

5 Signalons le fascicule L’Eglise et la postmodernité, publié par l’Association évangélique d’Eglises baptistes de langue française, et contenant les conférences de la Pastorale rassemblée à Evian en mai 1998, 39 p.

6 Religion in the Secular City: Towards a Postmodern Theology (New York: Simon & Schuster, 1984), 184s, comme longuement cité par Richard Lints, The Fabric of Theology: A Prolegomenon to Evangelical Theology (Grand Rapids: Eerdmans, 1993), 108s.

7 D’après Kevin J. Vanhoozer, «The World Well Staged? Theology, Culture and Hermeneutics», in God and Culture. Essays in Honor of Carl F.H. Henry, sous dir. D.A. Carson & John D. Woodbridge (Grand Rapids: Eerdmans & Carlisle, Paternoster, 1993), 24.

8 Essais d’ethnopsychiatrie générale, trad. de l’anglais par Tina Jolas et Henri Gobard, coll. Tel (Paris: Gallimard, 1987 [19701]), 34ss. P. 34: «Toute société comporte... un certain nombre de croyances, dogmes et tendances qui contredisent, nient et sapent non seulement les opérations et structures essentielles du groupe mais parfois jusqu’à son existence même», et p. 36, «matériaux culturels reflétant l’autodésaveu fondamental de la société»; Roger Bastide, p. IX, parle «des sociétés qui souffrent toujours de tensions latentes»…

9 Thème très présent dans l’œuvre de Jean Brun.

10 Voir le n° 31 de Fac-Réflexion, juin 1995, avec plusieurs articles pertinents.

11 Nous renvoyons à nos textes «Spiritualité de la faute?», in La Spiritualité et les chrétiens évangéliques II, sous dir. Jacques Buchhold, coll. Terre nouvelle (Cléon-d’Andran: Excelsis, 1998), 61-76, et «Le Sacrifice de Jésus-Christ: la situation théologique présente», Hokhma, n°71, 1999, 15-35.

12 Tough Questions Christians Ask, Victor Books, comme reproduit par Christianity Today, 12 mai 1989, p. 20.

13 Jacques Palard, «Prédication des laïcs et pouvoir d’interprétation dans l’Eglise catholique», Foi et Vie, 85/2-3, avril 1986, pp. 148s.

14 Paul VI aurait fait cette confidence à Jean Guitton: «Il y a un grand trouble en ce moment dans l’Eglise et ce qui est en question, c’est la foi. Ce qui m’effraie quand je considère le monde catholique c’est que, à l’intérieur du catholicisme, semble prévaloir parfois un courant de pensée de type non catholique et qu’il peut arriver que ce courant non catholique à l’intérieur du catholicisme l’emporte demain, mais il ne représentera jamais la pensée de l’Eglise. Il faut que subsiste un petit troupeau, aussi petit soit-il.» La citation, tirée de Paul VI secret, est faite par Patrick de Laubier, L’Eschatologie, coll. Que sais-je? n° 3352 (Paris: PUF, 1998), 69.

15 Cette intégration s’est faite sous la pression de Rome, en dépit de réticences du clergé français. On devrait sans doute distinguer la composante «spirituelle» – regain de l’attrait de la vie monastique, ou dévotions populaires à l’ancienne liées à des révélations mariales – en phase avec la modernité-post, et la composante dogmatique, dont se soucient des laïcs cultivés (cf. l’ouvrage du père Pierre Lathuilière, Le Fondamentalisme catholique. Signification et ecclésiologie, coll. Cogitatio fidei (Paris: Cerf, 1995), très critique mais bien informé).

16 Contre une part non négligeable de leur tradition, les théologiens catholiques rejettent quasiment tous la doctrine du châtiment substitutif (substitution pénale) et, quant aux effets, l’universalisme est répandu.

17 Le mot a été forgé par Karl Chr. Fr. Krause (1781-1832), théologien philosophique assez confus; Karl Rahner propose la définition suivante: «Le terme de «panenthéisme» (= tout en Dieu) désigne une forme atténuée du panthéisme selon laquelle la totalité du monde serait une modification interne et une manifestation de Dieu» (Mission et grâce III. Au service des hommes, trad. Charles Muller, s. l. (Mame, 1965), 45 n. 3), en ajoutant qu’on peut l’entendre dans un autre sens, orthodoxe. On sait que Jürgen Moltmann, dans Le Dieu crucifié. La croix du Christ, fondement et critique de la théologie chrétienne, trad. B. Fraigneau-Julien, coll. Cogitatio fidei 80 (Paris: Cerf-Mame, 1974), 243ss (en particulier n. 36), critique le théisme, rejette, p. 284, le monothéisme, et p. 323 propose une théologie «panenthéiste». Dans Trinité et royaume de Dieu. Contributions au traité de Dieu, trad. Morand Kleiber, coll. Cogitatio fidei 123 (Paris: Cerf, 1984), 34, il écrit encore qu’il veut promouvoir la pensée trinitaire «par la reprise d’idées panenthéistes de la tradition judaïque et chrétienne», et il exprime souvent son aversion pour le monothéisme; mais par sa doctrine sociale de la Trinité, il s’expose davantage au danger de trithéisme – qu’il dénonce, pour ce motif même, comme un danger imaginaire (p. 185 avec n. 41). On parle de panenthéisme pour d’autres, parmi lesquels Paul Tillich, qui écrivait: «The pantheistic element in the classical doctrine that God is ipsum esse, being-itself, is as necessary for a Christian doctrine of God as the mystical element of the divine presence.» (Systematic Theology, vol. I (Chicago: University of Chicago Press, 1951), 234.)